Peut-on parler d'addictions aux jeux et à la pornographie ?

Peut-on parler d'addictions aux jeux et à la pornographie ?

La psychiatre Florence Thibaut pensait avoir tout vu au sein de son cabinet à l’hôpital universitaire Cochin-Tarnier (Paris) : des patients qui passent des heures à regarder des vidéos à caractère sexuel, des hommes obligés de la consulter après une condamnation pour exhibitionnisme ou des personnes qui s’adonnent à des pratiques sexuelles à risque pour assouvir leurs désirs extrêmes.

Mais, depuis quelques années, elle se retrouve confrontée à un nouveau type de patients. Elle reçoit des adolescents, parfois âgés d‘à peine 15 ans. Certains n’avaient jamais eu de relations sexuelles et ils n’allaient plus au lycée pour pouvoir rester chez eux et visionner de la pornographie toute la journée.

Pour le Dr Florence Thibaut, cela ne fait aucun doute que la consommation excessive de telles images constitue une addiction au même titre que la dépendance à l’alcool ou à la cocaïne. Mais les professionnels de santé ne sont pas tous de cet avis.

Depuis trois décennies, ces agissements excessifs en matière de jeux d’argent, jeux vidéo ou pornographie sont reconnus. Pour autant, il n’existe pas de consensus au sein de la communauté scientifique sur la question de savoir s’ils doivent être considérés comme de “véritables” addictions, sur leurs causes ou sur la manière dont ils peuvent être soignés.

“On a l’habitude de penser que s’il n’y a pas de consommation de drogue, il ne peut pas y avoir de symptômes du manque et donc, que l’on ne peut pas parler d’addictions dans les cas que nous évoquons. Mais des recherches ont montré que les joueurs compulsifs ou les accrocs au sexe peuvent présenter des symptômes psychologiques négatifs s’ils ne peuvent pas satisfaire leurs pulsions : ils sont fatigués, irritables et déprimés. C’est une forme de manque et c’est ce qui a amené les scientifiques à penser que peut-être ces comportements étaient eux aussi des addictions,” explique le Dr Florence Thibaut.

Vérifier les éléments de preuve

Actuellement, seul le trouble lié aux jeux d’argent a été reconnu officiellement comme une addiction équivalente aux troubles dus à la consommation de substances. Il a été ajouté au DSM-5, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association de psychiatrie américaine, en 2013 après une évaluation approfondie de toutes les preuves scientifiques disponibles.

“Il y a eu une vérification systématique des éléments de preuve dans de multiples domaines comme l‘épidémiologie, la génétique, la neurobiologie, les traitements, la prévention et les considérations culturelles notamment. Le comité du DSM-5 a décidé que le jeu pathologique appartenait au même groupe que les troubles dus à la consommation de substances compte tenu de la prépondérance des données et de la similitude des situations,” indique le Dr Marc Potenza, un psychiatre de l’Université de Yale qui a une grande expérience dans la prise en charge de personnes atteintes de trouble lié aux jeux d’argent.

Effectivement, il s’avère que ceux qui ont des problèmes de jeu souffrent des symptômes principaux des addictions dont le fait de continuer à adopter ce comportement malgré les conséquences négatives, les envies répétitives de jouer et l‘état de manque qui précède le jeu.

Mais aujourd’hui, ce sont peut-être les études récentes d’imagerie cérébrale qui ont apporté les éléments les plus probants. Les recherches du Dr Marc Potenza ont par exemple, mis en évidence des ressemblances dans la manière dont le cerveau de personnes atteintes de troubles liés aux jeux et à l’alcool traite les récompenses.

Des parties du “circuit cérébral de la récompense” – un réseau de connexions neuronales impliqué dans la motivation, le désir, la soif de récompense ou des émotions positives liées au plaisir – semblent être moins activées chez les personnes souffrant de jeu pathologique. Les mêmes caractéristiques avaient déjà été observées chez les alcooliques.

Les données fournies par l’imagerie cérébrale sont moins claires au sujet des autres “addictions comportementales”. C’est ce qui explique en partie pourquoi certains scientifiques restent très prudents quand il s’agit de se positionner sur les pratiques sexuelles problématiques ou la consommation excessive de pornographie.

En 2015, une étude publiée par l’Université de Cambridge suggérait que la pornographie pouvait déclencher chez les individus au comportement sexuel compulsif, une activité cérébrale similaire à celle activée par les drogues dans le cerveau des toxicomanes.

On considère que les drogués sont poussés à chercher leur dose parce qu’ils la veulent et non parce qu’ils l’apprécient. Ce processus anormal est qualifié de motivation incitative et les scientifiques de Cambridge ont également retrouvé cette spécificité chez les participants de l‘étude aux pratiques sexuelles compulsives. Ces personnes présentaient des niveaux élévés de désir à l‘égard de vidéos pornographiques, mais ne les plaçaient pas nécessairement très haut dans le classement de ce qu’ils aiment.

Ces recherches ont ouvert une nouvelle fois, le débat sur la nécessité ou non de faire entrer les comportements sexuels compulsifs et la consommation excessive de pornographie dans la catégorie des addictions comme celles liées à la prise de stupéfiants ou plus récemment, le jeu pathologique. Même si ces agissements semblent s’accompagner de spécificités qui sont au coeur des addictions (comme l‘état de manque et le maintien du comportement malgré ses résultats néfastes), d’autres études comme celle citée sont nécessaires pour collecter davantage de données neurobiologiques.

“Ce qu’on peut dire, c’est qu’on est en train de découvrir un ensemble d’indices qui suggère un parallèle avec les addictions, mais il nous faut davantage de preuves. Toutes mes données n’accréditent pas l’idée qu’une consommation pornographique excessive soit une addiction,” fait remarquer le Dr Valerie Voon, l’auteure principale de l‘étude de Cambridge.

Accéder à d‘éventuels traitements

L’enjeu, ce n’est pas simplement de régler un différend scientifique. Considérer ou non ces comportements comme des addictions peut avoir des conséquences concrètes sur la vie des personnes qui les adoptent.

Ils sont souvent dans une grande détresse et les soigner peut être complexe.

“Il n’y a pas de traitement spécifique pour le jeu pathologique ou le comportement sexuel compulsif. Les faire entrer dans la catégorie des addictions peut avoir de nombreuses conséquences : cela peut par exemple, nous conduire à nous demander si certains traitements efficaces pour les troubles dûs à la consommation de substances pourraient être utiles dans ces autres situations. Certaines données nous incitent à penser que c’est le cas pour les troubles liés aux jeux d’argent. Le programme en douze étapes des Alcooliques anonymes notamment semble également intéressant pour ces patients. Nous disposons aussi de résultats selon lesquels plusieurs thérapies comportementales peuvent aider,” conclut le Dr Marc Potenza.

Et par-dessus tout, faire de ces situations des addictions peut permettre de changer le regard que les personnes concernées portent sur elles-mêmes, de leur faire mettre des mots sur ce qui les fait souffrir et de leur donner l’opportunité d’accéder à d‘éventuels traitements atténuant ainsi les sentiments de honte et de culpabilité qu’elles ressentent souvent.

Léa Surugue avec Stéphanie Lafourcatère pour la version française
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