Le régime de la Sillicon Valley

Le régime de la Sillicon Valley

L’an dernier, Leticia Urano a essayé le jeûne intermittent pendant un mois. “Je prenais mon dîner vers 20h et je ne remangeais que le lendemain vers midi, donc je restais environ seize heure sans rien manger. J’ai fait cela pendant un mois et j’ai perdu 1 kilo et demi sans avoir à me restreindre au déjeuner ni au dîner,” raconte-t-elle.

Comme elle, de plus en plus de personnes sont séduites par les régimes fondés sur la technique du jeûne intermittent. Ces régimes, qui consistent à ne pas consommer de calories (ou très peu) pendant des périodes allant de douze heures à plusieurs jours, sont devenus très populaires au cours des dernières années. Pourtant, la pratique du jeun pour améliorer sa santé est loin d‘être nouvelle.

Le philosophe Platon préconisait le jeûne pour se sentir mieux dans son corps et dans sa tête. Dans la Rome Antique, les personnes souffrant d‘épilepsie étaient traitées par le jeûne et la méthode était considérée efficace puisque leurs crises disparaissaient souvent.

Cependant, la vraie nouveauté, c’est la popularité du jeûne qui est devenu partie intégrante des modes de vie de certains, et le nombre croissant de personnes décidant d’y avoir recours. Le régime 5:2 notamment, qui consiste à jeûner deux jours de la semaine, est très pratiqué.

Mais ces derniers mois, c’est une version beaucoup plus extrême qu’un petit groupe d’individus de la Silicon Valley aux Etats Unis a décidé d’adopter. Dénommée ‘biohacking’, leur pratique du jeûne consiste à se priver de nourriture des jours durant, parfois plus d’une semaine. Selon ses adeptes, le ‘biohacking’ aurait un impact bénéfique sur l’humeur, la productivité, et les capacités intellectuelles.

Mais leurs arguments sont-ils véritablement adossés à des faits scientifiques rigoureusement établis? Faut-il tenter le ‘biohacking’ pour se sentir mieux sur le plan physique et intellectuel? Living it a enquêté.

Des preuves solides … chez les animaux

Ces dix dernières années, de nombreuses équipes scientifiques se sont penchées sur le jeûne intermittent en l’étduaint sur les animaux. Les scientifiques ont souhaité comprendre les effets du jeûne sur leur métabolisme, mais aussi voir quels mécanismes permettaient la perte de poids et la prévention de maladies. Plusieurs études préalables avaient en effet suggéré que restreindre les périodes durant lesquelles des animaux en laboratoire pouvaient manger avait un effet bénéfique sur leur poids et leur santé, et ils voulaient comprendre pourquoi.

S’est ensuite posé la question de savoir si ces bénéfices se retrouvaient également chez les humains. Il est clair que lorsque des individus en surpoids entament des régimes consistant à restreindre le nombre de calories consommées, ils perdent généralement du poids et voient leur état métabolique et cardiovasculaire s’améliorer. Des petits essais cliniques chez l’homme ont montré que ces bénéfices se retrouvent aussi lorsque ces personnes choisissent des régimes de jeûne intermittent.

Une de ces études, l’une des plus connues et qui a réellement popularisé ces régimes auprès du grand public, a été menée par le Dr Michelle Harvie de l’Université de Manchester. En travaillant avec des femmes en surpoids ayant un risque de cancer du sein, elle a montré que celles qui adoptaient le régime 5:2 présentaient moins de graisse abdominale et une meilleure santé métabolique au bout de quelques mois en comparaison avec celles qui adoptaient un régime plus traditionnel basé sur une diminution quotidienne du nombre de calories, sans jamais jeûner.

Mystere cerebral

Au-delà des bénéfices liés à la perte de poids, les adeptes du ‘biohacking’ sont eux surtout convaincus que ce régime peut booster leurs capacités cognitives et réduire le risque de maladies neurologiques liées au vieillissement. Il s’agit là d’une idée que les scientifiques étudient depuis un long moment, mais sans avoir encore obtenus suffisamment de données chez l’homme pour l’instant.

“Il est désormais clair que les bénéfices du jeûne intermittent ne s’arrêtent pas à la perte de poids, mais peuvent aussi avoir un réel impact sur le cerveau. L’intérêt des chercheurs a donc évolué ces dernières années, nous sommes de plus en plus intéressés par cette idée et voulons comprendre comment le jeûne agit sur les neurones,” confie Mark Mattson, directeur du prestigieux laboratoir de neuroscience à l’Institut National du vieillissement (NIA), aux Etats-Unis.

Les recherches que Mattson et ses collègues mènent depuis plusieurs années suggèrent que le jeûne conduit le corps à produire des composés organiques nommés cétones. Ces cétones agissent comme un carburant pour le cerveau, et entraînent la production de nouveaux neurones.

“Notre travail suggère aussi que les cétones augmentent le niveau d’un composé chimique dénommé BDNF dans le cerveau. Hors, BDNF est associé à la mémoire et à l’apprentissage” ajoute Mattson. Une étude chez l’homme est désormais en cours dans son laboratoire, pour en apprendre plus, par l’usage de tests cognitifs rigoureux et d’imagerie cérébrale.

Mais en dépit de ces fascinants travaux, il est impossible d’ignorer le fait que les résultats les plus intéressants ont principalement montrés chez les animaux. Promouvoir le jeûne intermittent comme une manière d’améliorer le fonctionnement du cerveau chez l’homme, comme le font les “biohackers”, serait donc prématuré.

“Je ne suis pas certain que le biohacking aide à promouvoir l’image du jeûne intermittent. Certes, la recherche animale soutient leurs arguments, mais les choses sont moins claires chez l’homme. Les individus en surpoids peuvent bénéficier du jeûne intermittent, mais il n’y a pas d’essais cliniques rigoureux et randomisés à l’heure actuelle pour ce qui est des effets sur le cerveau,” rappelle Mattson.

Troubles alimentaires

Pour les médecins, le problème n’est pas seulement l’absence de données chez l’homme. Les diététiciens sont inquiets – si le jeûne intermittent présente peu de risques pour la santé, sauf chez les personnes déjà porteuses de maladies, se passer de nourriture aussi longtemps que le font les biohackers peut être dangereux.

“Nous savons qu’il existe des risques associés aux périodes prolongées de jeûne, en particuliers chez les individus qui souffrent de problèmes cardiovasculaires,” souligne Douglas Bennion, un chercheur à l’Université de Floride.

Par ailleurs, des régimes de jeûne intermittent aussi extrêmes que le biohacking pourraient cacher des troubles alimentaires graves.

“Le problème de ces régimes, c’est qu’ils peuvent augmenter le risque de développer des troubles alimentaires chez les personnes qui y sont prédisposées,” souligne Chloe Miles, une diététicienne auprès de l’Association Britannique de Dietetique. “Certaines personnes y voient aussi une excuse pour se gaver de nourriture parfois peu équilibrée lorsqu’ils ne jeûnent pas”.

Miles est prête à soutenir les patients qui veulent absolument jeûner, mais préfère recommander d’autres types de régimes quand elle le peut. “Les données sont plus convaincantes en ce qui concerne d’autres régimes, notamment le régime méditerranéen. Du coup, ce sont ces régimes que je conseille vraiment à mes patients,” ajoute- t-elle.

Le débat sur les bénéfices du jeûne intermittent est donc encore ouvert. Toutefois une chose est sûre: pour la grande majorité des individus, le’ biohacking’ n’est probablement pas la meilleure option pour perdre du poids et pour se sentir bien dans sa peau.

Léa Surugue
Suivez Léa @LSurugue

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